Interview : Guillaume LEBON (French Version)


Philip Akkerman photographed by Willy Jolly in 2008 at the opening of his show with Tony Matelli at Stephane Simoens Contemporary Fine Art, Knokke, Belgium. ©Willy Jolly. Courtesy of the artist and the photographer

Guillaume Leblon dans son atelier. Photo par Selina Ting ©initiArt Magazine. 2011

 

English Version


GL – Guillaume Leblon
ST – Selina Ting pour InitiArt Magazine

 

ST : Vous avez commencé à exposer votre travail à partir de l’an 2000, l’année où vous êtes sorti de la Rijksakademie. Vous avez été très sollicité auprès des institutions internationales, tout d’abord en Hollande, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en Italie, et finalement en France en 2004. Et ce n’est qu’à partir de 2005 que vous commencez à travailler avec la Galerie Jocelyn Wolff. Est-ce que l’on peut dire que votre travail est plutôt conçu pour les musées et les centres d’art ? Et que vous menez assez souvent dans votre projet une intervention dans l’espace architecturale du musée ?

GL : Définitivement, ce que l’on peut mettre en jeu dans un musée ou un centre d’art contemporain, n’est pas comparable à une intervention dans une galerie par exemple. D’ailleurs pas seulement pour des raisons d’espace ou de contraintes de marché, mais parce que exposer dans un musée sous-entend une rencontre avec un commissaire. De ce dialogue nait le projet. Et aussi pour des raisons plus évidentes de relation à l’espace à chaque fois à réinventer selon les lieux. Je ne m’intéresse pas à proprement parlé à l’architecture du musée. Ce qui m’intéresse ce sont les contraintes spaciales que génère l’architecture. J’accepte ces contraintes comme pouvant être intégrées dans le travail, pouvant alimenter celui-ci et finalement faisant partie de l’exposition.

ST : Cette précision est intéressante et importante parce que les formes et les éléments architecturaux dans certaines œuvres, et parfois les titres aussi, font allusion à l’architecture. Je pense à « Intérieur-Façade » (1999 – 2001).

GL : J’ai fait « Intérieur-Façade » quand j’étais à la Rijksakademie. Cette œuvre employait les codes de la maquette d’architecture, c’était une « maquettisation » de l’espace réel dans lequel je travaillais quotidiennement. C’est vrai que j’ai emprunté des titres de catalogues d’architecture, comme : « Vue l’entrée vers l’escalier», etc. Ces titre parlent d’ images, c.-à-d. que ce qui était montré n’était pas forcément une architecture ou une sculpture mais plutôt une situation, un point de vue dans l’espace.

 

Guillaume Leblon, Vue de l’exposition au MUDAM, Luxembourg, 2009. Œuvres : Cold water I , II, III, IV, V. 2009, Pastel (gris bleu) sur papier, 200x140cm (avec cadre 216x156 cm) ; Channel. 2009, chêne brut, 575 cm (longueur) x 71cm (hauteur max) et 56cm (hauteur min.) x 102cm ; Site of confluence. 2009, coquillages, sable, matières organiques, fils, feutre et bois, taille variable, 8 feuilles de peuplier 250x125x1,6 cm, différentes formes.

Guillaume Leblon, Vue de l’exposition au MUDAM, Luxembourg, 2009. Œuvres : Cold water I , II, III, IV, V. 2009, Pastel (gris bleu) sur papier, 200x140cm (avec cadre 216x156 cm) ; Channel. 2009, chêne brut, 575 cm (longueur) x 71cm (hauteur max) et 56cm (hauteur min.) x 102cm ; Site of confluence. 2009, coquillages, sable, matières organiques, fils, feutre et bois, taille variable, 8 feuilles de peuplier 250x125x1,6 cm, différentes formes.

 

ST : Le placement et le déplacement des œuvres dans l’espace sont essentiellement là pour attribuer un sens à l’exposition. Qu’est-ce qui est le plus important pour vous ?

GL : La déambulation est importante. Souvent, je ferme des portes, condamne des espaces, d’autrefois je change les circulations. J’opère des changements dans l’espace qui obligent les spectateurs à voir les œuvres d’une certaine façon, mais sans les contraindre; à offrir certains points de vue sur les œuvres, de telle sorte qu’il y ait un sens dans la déambulation, dans le parcours de l’exposition. L’exposition pensée comme un paysage, un cheminement, sans début ni fin.

ST : Est-ce que le contexte de l’exposition, l’histoire du musée ou de l’institution, etc., jouent sur les considérations de l’intervention dans l’espace d’exposition ?

GL : La qualité du sol, sa géologie, le climat, la flore, les conditions sociales…tout ces éléments décrivant le contexte et l’environnement du lieu d’exposition s’imposent naturellement sans pour autant qu’il n’y ait de hiérarchie entre ces éléments.
Après, il y a les qualités spécifiques de que chaque espace d’exposition. Par rapport à ces spécificités il y a une position à prendre, une stratégie à élaborer afin que l’exposition soit vécue comme un tout, un ensemble, cette cohésion/cohérence n’est pas forcément garantie par l’espace à priori.

ST : Comment éviter la répétition, même si le contexte et l’espace varient d’une exposition à l’autre ?

GL : J ‘ai ce défaut de m’ennuyer rapidement, d’être impatient mais je travaille à le transformer en qualité. Ma préoccupation constante est de ne pas me laisser enfermer dans le travail. Je laisse sciemment les œuvres ouvertes, instables, en attente. Ce caractère me permet de les réévaluer suivant les expositions, de les augmenter ou les diminuer.

 

: Four Ladders, 2008, ailes d’un moulin à vent. Vue d’exposition: Four Ladders, STUK, Leuven, Belgium, 2008. Right: Four Ladders, 2008, Ailes d’un moulin à vent. Vue d’exposition : Fabricateurs d’espaces, Institut d’art contemporain, Villeurbanne, 2008-09. Copyright image: Blaise Adilon

Gauche: Four Ladders, 2008, ailes d’un moulin à vent. Vue d’exposition: Four Ladders, STUK, Leuven, Belgium, 2008. Droite: Four Ladders, 2008, Ailes d’un moulin à vent. Vue d’exposition : Fabricateurs d’espaces, Institut d’art contemporain, Villeurbanne, 2008-09. Copyright image: Blaise Adilon

 

ST : Si l’atelier est le site de la création et l’exposition est le contexte de la manifestation, à quel moment jugez-vous que l’œuvre est prête à être montrée ?

GL : Quand un objet sort de mon atelier, il n’est pas forcement fini. Il est fini dans son lieu de destination. C.-à-d., entre le moment où il quitte l’atelier et le moment où il est accroché au musée, il y a une instabilité. L’atelier n’est pas une espace d’achèvement ; c’est l’exposition qui est un espace d’achèvement.

ST : Les vidéos rentrent-elles dans cet ensemble qu’est l’œuvre ? Combien de vidéos avez-vous fait ? Quelle place occupent-elles dans votre travail ?

GL : J’ai fait 5 ou 6 vidéo. Ce ne sont que des notes, des dessins, qui accompagnent mon travail. Parfois, elles ont été projetées sur mes sculptures. Ce ne sont pas des films au sens cinématographique, mais ils côtoient l’environnement de l’exposition. Donc ils sont indissociables de mon travail. Généralement, je tâche à ne pas hiérarchiser mes œuvres.

 

Guillaume Leblon, Notes, 2007.Vidéo couleur sonore. 7’22". Courtesy Frac Bourgogne, © Guillaume Leblon.

Guillaume Leblon, Notes, 2007.Vidéo couleur sonore. 7’22". Courtesy Frac Bourgogne, © Guillaume Leblon.

 

ST : Il y a toujours une dimension performative dans les vidéos, comme dans «Notes»(2007), qui est montrée actuellement à la Biennale de Lyon 2011. 

GL : Il y a une mise en œuvre qui relève d’une dimension plus spontanée et plus performative visuellement. En même temps dans les vidéos il y a une relation au temps qui existait déjà dans mon travail. Je suis toujours intéressé par les films sauf que je n’ai pas beaucoup patience pour faire des films. J’ai besoin de spontanéité et de rapidité. [Rires] Mais je suis conscient que la vidéo permet de dire les choses différemment. Une exposition contient aussi une dimension performative.

 

Vue d’exposition : Guillaume Leblon, Kunstverein Düsseldorf, 2006. Gauche: Raum, 2006, plâtre, 230 x 500 x 600 cm (2006); Sans Titre, 2006. Bois de bouleau, vêtements, humidificateur / Birch wood, clothes, atomizer, 115 x 160 x 15 cm. Olives (2006) or Chrysocale (Lampe) (2005).

Vue d’exposition : Guillaume Leblon, Kunstverein Düsseldorf, 2006. Gauche: Raum, 2006, plâtre, 230 x 500 x 600 cm (2006); Sans Titre, 2006. Bois de bouleau, vêtements, humidificateur / Birch wood, clothes, atomizer, 115 x 160 x 15 cm. Olives (2006) or Chrysocale (Lampe) (2005).

 

ST : Une œuvre qui joue sur la frontière entre l’extérieur et l’intérieur, c’est « ubu Roi » (2004). J’ai lu quelques commentaires sur cette œuvre mais je n’ai pas encore eu l’occasion de la voir en réel. Je ne comprends pas très bien cette histoire de chien.

GL : C’était pour ma première exposition en France [AZIMUT, FRAC Bourgogne, Dijon, France]. A côté du centre d’art, il y avait un jardin privé qu’un chien gardait. J’ai fait un trou dans le mur qui séparait le centre d’art du jardin. Ce qui m’intéressait, c’était ce basculement, c.-à-d., un espace domestique qui entre à l’intérieur de l’espace d’exposition; sauf que l’on a placé un plexiglas. Dès qu’un spectateur entrait, le chien s’approchait et aboyait – il défendait son territoire ! Du coup, c’était nous qui étions dans une niche et le chien qui était à l’extérieur. C’était assez beau.

ST : Quelque chose de banal, normal, facilement ignoré, devient métaphorique : comme cette présence fantomatique du chien dans l’œuvre, qui évoque les idées et les paradoxes de la situation : le renversement des rôles, des espaces intérieur / extérieur, du système hiérarchique, etc. Comme vous avez dit que vous n’aimez pas hiérarchiser des choses. De coup, le choix de ces éléments n’est pas innocent de la part de l’artiste.

GL : C’est vrai qu’il y a un aspect profanateur dans mon travail. Souvent, ce sont des éléments qui apparaissent comme si cela était très naturel. Dans une exposition à Porto, au Portugal, par exemple, il y avait un musicien qui arrivait dans l’exposition et qui se mettait à jouer, comme si c’était un SDF jouant dans la rue. Bien sûr, il faisait partie du dispositif. Pour moi, c’est une façon assez douce de ramener l’extérieur vers l’intérieur ; en même temps, c’est très violent parce que l’espace d’exposition est un lieu qui est dédié à sa fonction propre, c.-à-d., à l’art : un peu comme une église qui a une dimension sacrée.

 

Vue d’exposition: Guillaume Leblon, Augmentation and dispersion, 2008. Centre d’art contemporain Culturgest, Porto, Portugal. Courtesy of the artist and Centre d’art contemporain Culturgest, Porto, Portugal.

Vue d’exposition: Guillaume Leblon, Augmentation and dispersion, 2008. Centre d’art contemporain Culturgest, Porto, Portugal. Courtesy of the artist and Centre d’art contemporain Culturgest, Porto, Portugal.

 

ST : Du coup, c’est intrusif…

GL: Oui, c’est intrusif ; c’est une profanation poétique plutôt que provocatrice.

ST : L’image du spectateur existe-t-elle à l’intérieur de votre imagination à partir de la conception même d’une œuvre ?

GL : A partir du moment où l’on considère l’espace comme point de départ de l’exposition, il s’agit du point de vue des spectateurs. Il y a aussi l’ambiance, les corps, etc., qui jouent dans l’espace.

ST : Merci !

 

Guillaume Leblon, vue d’exposition: Après la pluie, Musée départemental d’art contemporain, Rochechouart, 2007. Liste des oeuvres: L’arbre, 2005, 600 cm long, bois, plastique. Structures, 2006-2007, dim. variable. bois, carton. April street, 2001-2005, 16 mm, couleur, 8 mn.

Guillaume Leblon, vue d’exposition: Après la pluie, Musée départemental d’art contemporain, Rochechouart, 2007. Liste des oeuvres: L’arbre, 2005, 600 cm long, bois, plastique. Structures, 2006-2007, dim. variable. bois, carton. April street, 2001-2005, 16 mm, couleur, 8 mn.

 

Guillaume Leblon
Né en 1971 à Lille, France. Vit et travaille à Paris.

Expositions personnelles (les plus récentes depuis 2008): 2011 - Facing the dry dirt, The Suburban & The Poor farm experiment, Little Wolf, Wisconsin, USA; - Fondation Paul Ricard, Paris, France, commissaire: Alessandro Rabotini. 2010 - L’Entretien, pièce de théâtre, écrit par Thomas Boutoux & Guillaume Leblon, le Temple, Paris, France; - Strange form of Life, Projecte SD, Barcelona, Spain; - Monumento Nazionale, Centre Culturel français, Milan, Italy, commissaire: Alessandro Rabotini ; - Someone Knows Better Than Me, Le grand café, Centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. 2009 - Réplique de la chose absente, Galerie Jocelyn Wolff, Paris, France ; Site of confluence, MUDAM, Luxembourg. 2008 - Augmentation and dispersion, Centre d’art contemporain Culturgest, Porto, Portugal ; - Parallel walk, Centro Gallego de Arte Contemporaneo, CGAC, Santiago de Compostela, Spain; - The Extra Ordinary, galerie Projecte SD, Barcelona, Spain; - Four ladders, STUK, Kunstencentrum, Leuven, Belgium ; - Maisons sommaires, Centre d’art contemporain, Domaine de Kerguéhennec, France.

Guillaume Leblon est représenté par la galerie Jocelyn Wolff, Paris.

http://guillaumeleblon.com